peintures et dessins

© Louis Arene

 

Le dessin et la peinture ont toujours nourri ma pratique théâtrale. Enfant, j’étais avide d’images. Je me faisais copiste, avec comme premiers modèles Tintin et Spirou. Je reproduisais les expressions de visages et les postures, d’abord sur papier puis ces personnages contrastés inspirèrent bientôt mes jeux d’enfant, les grimaces et les déguisements que j’inventais pour amuser la galerie.

 

Plus tard, Le Carravage, Rembrandt, Klimt, Egon Schiele firent mon éducation esthétique. La découverte de Francis Bacon fut un choc. La violence et la grâce des corps mis à nu, si puissamment tragiques, magnifiés par une peinture lourde et colorée me marquèrent pour toujours. D'un geste improvisé, d’un coup de brosse aléatoire ou d’une projection de peinture impulsive, Bacon fait jaillir une émotion fragile et mystérieuse au milieu d’un visage défiguré. Cette quête de l’instant guidait mes travaux d’apprenti peintre. Elle a depuis lors également déteint sur ma pratique théâtrale et tient sans doute une part importante dans mon goût pour l’improvisation.

 

En entrant au Conservatoire, j’ai mis de côtés les pinceaux pour me consacrer entièrement à ma formation théâtrale. Cependant, mes études de la morphologie humaine me sont souvent venues en aide. Pour entrer dans une scène ou appréhender un personnage, il m’était utile de chercher à comprendre son « corps », imaginer ses contours et sa densité dans l’espace. 

 

J’ai ainsi développé un rapport pictural et sensuel à ma pratique du théâtre qui s’est ensuite accru avec la mise en scène. En dessinant les scénographies et en concevant les masques du Munstrum j'ai renoué avec le petit dessinateur que j’étais, à tel point qu’il m’est très difficile de commencer à imaginer un projet si je n’ai pas une idée de l’espace, un dessin en tête. C’est de ce dessin que s’invente toute la dramaturgie et duquel découlera la grammaire des corps en offrant un terreau fertile aux acteurs, à leur intuition et agira sur leur façon de bouger, de remplir l’espace.

 

Je souhaite que les spectacles du Munstrum soient des objets qui percutent autant le système nerveux et les sens du spectateur que son intellect. L’exercice du dessin implique un rapport instinctif à la création qui me permet de combattre la tendance à tout rationaliser. La posture binaire du spectateur qui s’articule entre « Je vais comprendre quelque chose » et « Je ne vais pas comprendre »  fige le sens des choses par une approche trop intellectuelle. La perplexité peut être riche de sens. Il s’agit de ce sens plus large qui est de l’ordre des émotions et du ressenti, un rapport au monde qui accueille l'imprévisible et fait du doute un ami bienveillant.

 

Tout commence d’un espace vide. Du noir apparaissent quelques silhouettes incertaines, comme révélées par le trait d’un fusain tout aussi incertain. Ce geste séculaire qui naît de l’obscurité tente de rendre compte de notre fragilité et peut-être d’échapper à l’angoisse. Encore quelques traits par-ci par-là et ces silhouettes s’animent, on pourrait même croire qu’elles nous ressemblent. Pas tout à fait semblables, elles ont quelque de chose de monstrueux : en cela elles nous rassurent et nous amusent. Une caresse étrange dans le noir. À la lumière du jour on remarque amusé qu’il nous reste un peu de poussière de fusain sur le bout des doigts. Il suffirait de souffler dessus pour que les particules de charbon s’envolent. Et cela peut suffire à nous remplir de joie…

Louis Arene